La Montjoie : entre mythes païens et symboles royaux au nord de Paris
La Montjoie, située sur le terroir de Saint-Denis, a été le théâtre d'une riche histoire, mêlant croyances anciennes et symboles de pouvoir royal. Son nom, intimement lié à la route de Paris à Saint-Denis, évoque des monuments dressés il y a des siècles, dont des vestiges subsistaient encore au XVIe siècle.
Les origines antiques et la Plaine du Lendit

Sur un plan de Paris et de ses environs datant de 1565, réalisé par Mathis Zundten, la zone située entre Paris et Saint-Denis, le long de la route qui les relie, est désignée sous le nom de « Le Landi ». À cet endroit précis, à côté de deux croix, sont figurés des colonnes et des blocs de pierre. Ces éléments sont interprétés comme des vestiges de ruines encore présentes au XVIe siècle. La Plaine du Lendit, lieu de rassemblement des druides selon Jules César, est considérée comme un site sacré au centre de la Gaule.
L'hypothèse singulière avancée par Anne Lombard-Jourdan dans son ouvrage "Montjoie et Saint-Denis !" suggère que ce sanctuaire se serait développé autour de la "Montjoie", identifiée comme la tombe d'un ancêtre héroïsé, protecteur du pays. Dans le but de masquer et d'exorciser ce lieu de culte païen, les premiers chrétiens auraient situé à cet endroit le martyre de saint Denis. Sainte Geneviève aurait, quant à elle, érigé à proximité la première basilique dédiée au saint, faisant de Saint-Denis l'équivalent et le substitut du "Protège-pays".

La Montjoie parisienne, avec le Perron, aurait pu ressembler à un tertre de 12 mètres de haut et de 90 mètres de circonférence, tel que le tumulus de Gramat dans le Lot.
Les "Montjoies" : monuments de la route royale
Le nom de Montjoie, donné aux croix érigées au bord de la route de Paris à Saint-Denis sous le règne de Philippe III (1270-1285), ne fut utilisé pour désigner ces petits monuments gothiques que relativement récemment. Ces croix, jalonnant la route menant de Paris à Saint-Denis, étaient considérées comme protégeant les passants.

Une gravure anonyme à l'eau-forte de la fin du XVIIe siècle conserve l'aspect de ces monuments : de forme hexagonale, elles comportaient trois niches aveugles sur la plaine et trois grandes statues de rois orientées vers la route. Ces "Montjoies" furent démolies en 1793 en tant que "signes de la religion et de la royauté".
Un vestige supposé d'une de ces sept Montjoies de Saint-Denis est mentionné. Un exemple similaire de croix portant le même nom se trouve à Charing Cross à Londres. Un autre exemple est le quartier de la Croix de Pierre à Rouen.
Montmartre et la Montjoie : une histoire entrelacée
"Montmartre", qui désigne aujourd'hui uniquement la butte, avait au Moyen Âge et jusqu'au XVIIIe siècle une acception plus large. Il englobait les pentes de la colline ainsi que la zone s'étendant au nord jusqu'au Lendit et à l'est au-delà de l'Estrée et de la Chapelle. Clignancourt dépendait de la paroisse de Montmartre.
La tradition parisienne situait le martyre du premier évêque, saint Denis, à "Catulliacus" (Saint-Denis), mais aussi à "Montmartre", "au pié du mont", c'est-à-dire à proximité de l'endroit où se tenait la foire du Lendit, et non au sommet de la butte.
L'enquête d'Anne Lombard-Jourdan et la symbolique des lieux
Aux origines de la place de la Concorde La Voix des lieux
Anne Lombard-Jourdan, archiviste paléographe, mène une enquête originale regroupant des indices issus de textes, de l'iconographie, de la tradition orale et de fouilles archéologiques. Elle met en lumière la fascination exercée par le "centre" depuis la protohistoire sur les mentalités, ainsi que sur les motivations religieuses, politiques et économiques.
Dans son ouvrage, elle relance son enquête sur les origines et la signification des symboles royaux en se fondant sur de nouvelles sources. Elle s'applique à montrer que deux emblèmes existaient avant la conquête romaine et approfondit la genèse de la capitale de la France à partir de sources examinées avec minutie et sous un angle original.
En rassemblant les indices fournis par les textes, l'iconographie, la tradition orale et les découvertes archéologiques, l'auteure démontre que l'émergence de Paris comme capitale est liée à la proximité de la Plaine du Lendit, où les druides élisaient leur chef. La Plaine Saint-Denis, lieu de pouvoir à l'époque de la Gaule, terre nourricière jusqu'au XIXe siècle, puis espace industriel, se prépare à devenir un lieu pilote du savoir-faire européen. L'ouvrage retrace les étapes de cette mobilité.
Vestiges et lieux de mémoire
Le Pilier des Nautes, datant de 14-37, présente une alternance de divinités gauloises et romaines et mesure 5 mètres de haut. Le plan d'Inselin indique un lieu-dit "Le Pilier". Une rue du Pilier existe encore aujourd'hui près de la rue de la Montjoie à Saint-Denis.

La visite de l'empereur Charles IV et de son fils à Paris en janvier 1378, accueillis par le prévôt des marchands et le chevalier du guet, est représentée dans une œuvre de Charles Fouquet (vers 1460). Un groupe est montré sur le "tertre" au carrefour de la rue de la Montjoie, de la rue de la Procession et de la rue de l'Encyclopédie, point de départ d'une procession vers Montmartre.
Le carnaval, fête païenne très répandue, est également évoqué. L'auteure, archiviste paléographe, raconte l'histoire de cette fête en France.
La légende celtique du Cerf gaulois, dieu protecteur des territoires, vénéré par les guerriers de Vercingétorix, les bateliers de la Seine et les empereurs de Rome, est également relatée.
Il est mentionné qu'en 1933, A. Jourdan soutenait sa thèse sur le quartier des Halles à l'École des chartes. Devenue centenaire, elle publie ce livre, aboutissement d'une longue réflexion sur l'histoire de Paris.
tags: #paysages #de #saint #denis #anne #lombard
